Pierre NAPIAS

 1892-1967, marin capbretonnais.

Jean Lartigue

 


PRÉFACE

 


Quand on a la chance d'avoir compté parmi ses concitoyens un homme de la trempe de Pierre Napias, a-t-on le droit de laisser sa mémoire se noyer dans les déferlantes du temps ou bien le devoir de la sauver afin que chacun se souvienne ? 


Si je m'attache aujourd'hui à lui rendre hommage c'est que, quelque part, j'ai un sentiment d'injustice à son égard.


En effet je constate que l'on attribue un nom de rue à telle ou telle personne récemment décédée, on baptise le bateau de sauvetage en mer, une place ou un square. Bien sûr, j'adore les fleurs, les poissons, les oiseaux et même Biarritz... sans oublier Nice.


Point de Pierre Napias, ignoré chez lui, reconnu hors de nos murs , honoré par un Président de la République. Il y a là une omission qui me parait dommageable pour l'aura de notre ville, ses actes de bravoure réalisés dans des conditions particulièrement difficiles où la vie d'autrui prévalait sur sa propre existence, sont une fierté pour nous tous.


Je pense à toutes les générations de personnes - enfants, petits enfants, arrières petits enfants de ces gens qu'il a sauvés et qui ne savent sûrement pas qu'ils sont là parce qu'à un moment Pierre Napias est venu donner un coup de pouce au destin.


Voilà le décor planté ! Mais qui était donc ce Pierre Napias relégué au statut de simple quidam alors qu'en d'autres lieux il aurait fait figure de héros. C'est ce que je vais essayer de montrer sans vouloir polémiquer mais plutôt en collant le plus possible à la réalité des faits.

 

 

La naissance

 

 Je ne sais pas si la mer était belle ce jour là, si la houle atteignait un, deux, voire trois mètres ou bien encore si les vents de deux ou trois Beaufort allaient balayer le rivage. Par contre ce dont je suis certain, c'est qu'au foyer de François Napias et de Justine née Minjot naîtrait un sacré bonhomme qui se tiendrait debout devant cet océan, contre vents et marées.
Ainsi ce 2 mars 1892 Pierre Napias ouvre les yeux au monde alors que l'hiver n'en finit pas d'égrainer ses dernières litanies. Quelques giboulées viennent caresser le visage poupin du nouveau-né, comme pour le préparer - Ô signe annonciateur ! - au rude face à face avec dame nature.
Toujours est-il que François, pressentant un heureux événement, ne part pas en mer ce jour là. Il est pêcheur mais le canot reste au mouillage. Justine a ses contractions et il ne veut pour rien au monde manquer la naissance du bébé. ?L'appel de la mère s'avère plus fort que celui de la mer.? 
Il y a belle lurette que Justine a abandonné les dunes où elle participe au recouvrement des ceps de la vigne du fameux vin de sable, ainsi que bon nombre de femmes de pêcheurs. On ne néglige rien chez les Napias afin de ramener un minimum de bien-être dans ce foyer plus que modeste.
"Qu'es un gouyat" s'écrie François à l'adresse de Justine. Lui qui désespérait d'avoir un jour un garçon.  Il faut rappeler que la famille Napias compte déjà trois filles, Jeanne, Germaine et Amélie. Bien plus tard viendra Amédée.
Bref la succession est assurée pense t'il en brandissant le bambin qui s'agite dans tous les sens - comme s'il nageait -. Normal quand on est du signe du poisson - mais voilà qui en dit long sur le devenir du rejeton - promis à une vie au contact de l'eau. 
L'avenir nous montrera que le jeune Pierre ne faillira pas à sa mission.

 

L'adolescence


 es années passent, bon gré mal gré. Notre Pierre grandit au milieu des siens qui luttent pour nourrir tout ce petit monde. Cinq enfants ce n'est pas rien et l'esprit de sacrifice des parents a ses limites. Il y a l'école bien sûr, mais il faut aussi mettre la main à la pâte. Le rôle du garçon - surtout quand il est unique au sein de la cellule familiale, n'est pas le même que celui dévolu aux filles. Celles-ci sont abonnées aux tâches de la maison, mais Pierre, lui, doit sortir du cocon et faire ses preuves - et où donc sinon dans le milieu naturel qui est le sien - seule voie royale pour ce jeune adolescent sans formation particulière. Capbreton et son port lui tendent les bras, et tous les bras sont bons. La forêt est aussi toute proche aux richesses inépuisables. Pourquoi ne pas profiter de cette manne ? Il serait absurde de négliger une telle opportunité.
Alors vas-y que je te confectionne un fagot de bois pour la Marie ou tout simplement pour la cheminée familiale. Ainsi Justine pourra faire bouillir une marmite pleine de bonne soupe qui vous fait devenir un homme, un vrai !
Et les gemmelles encore ruisselantes de résine, sans pareilles pour vous allumer un bon feu tout en vous parfumant la maison. Sans oublier les « pignes » leur nécessaire complément, dont le crépitement égaie quelque peu l'atmosphère austère du foyer, et qu'on peut proposer aux familiers âgés dont l'échine a du mal à se plier, peut être à force d'en avoir trop ramassé. Pour quelques sous ils'épargneront leur peine tout en aidant le jeune Pierre.
Les champignons - denrée déjà fort prisée à l'époque - permettent aussi à notre fouineur d'améliorer l'ordinaire de l'humble famille Napias, lorsqu'il réussit à dénicher ?un crot.? Alors il faut vite remplir le panier et aller le vendre en cachette afin que personne ne lui vole son trésor.
"Il fait péter l'oeil"- curieux qu'il est - à tout ce qui l'entoure afin d'en saisir la substantifique valeur. Chineur par nécessité,  il fait de rentables trouvailles, comme ce vieux tamis - il a alors 12 ans - dont on se sert pour la pêche à la pibale, abandonné sur un tas d'ordures.
 Bien sûr il faut le retaper, mais Pierre a le temps et même si le bricolage n'est pas son fort, il s'attelle à la tâche. Le résultat est là, le voilà armé pour rejoindre la cohorte des pêcheurs de civelles.
Et donc, lorsque par gros coefficients les marées poussent fort jusqu'au Pont du Port tout proche de la maison, il s'en va la nuit tombée guetter les premiers spasmes de la marée. Il fait peine à voir notre Pierre, son sac de jute négligemment jeté sur ses frêles épaules, les pieds nus dans de vieux sabots de bois bien trop grands pour lui et qu'il a garni de paille volée chez un voisin éleveur de vaches. Ainsi il réussit à ne pas les perdre. De plus la paille lui tient chaud, et ce n'est pas du luxe car les nuits sont fraîches en hiver et la pêche à la pibale trouve son apogée par des temps détestables.
Si la pêche est bonne, il court la vendre de bon matin à un restaurateur, seul capable de lui en donner un bon prix. Car c'est déjà en 1905 un mets recherché par les gourmets. Puis aux beaux jours du printemps. Pierre peut déguster les délices de la mer et s'adonner à d'autres quêtes. D'autant plus qu'une clientèle nouvelle, les premiers estivants viennent découvrir la station en plein essor. Ne dit-on pas sur certaines cartes postales ?Capbreton dans les environs de Biarritz?.
C'est donc la chasse aux coques et palourdes, ramassées dans le sable de la plaine du Bouret, du ôté de la Roue, les moules et les huîtres dans les enrochements du canal d'Hossegor ainsi que les crevettes et petits crabes pris à la balance. Sans oublier les vers et couteaux, indispensables appâts des pêcheurs à la ligne en bord de mer. Avec leurs grandes gaules de bois munies de petites fourches à leur extrémité, permettant de lancer des cordeaux ils captureront maigres, dorades et autres louvines.
Tout ceci est bien joli, mais l'école dans tout cela ? Pierre fait déjà partie de ces gens qui ne peuvent courir deux lièvres à la fois, et comme personne ne lui en tient rigueur il poursuit son bonhomme de chemin en ayant la conscience en paix.
Non seulement il n'est pas à charge mais de plus il contribue au quotidien. Il n'est pas question que ses soeurs endossent sa part de travail, alors qu'il entre dans la force de l'âge. Il se fait un petit homme rude à la tâche, robuste à la maladie. Mais en même temps on décèle chez le garçon des qualités de serviabilité, de générosité. C'est la bonté même, doublée d'un grand courage.
A tel point que le 16 septembre 1907 - il a alors 15 ans - il franchit le grand pas de la terre vers la mer. Il s'embarque comme mousse sur la pinasse INTRÉPIDE-BA211. C'est son premier contact avec la petite pêche locale. Les embarcations naviguent à vue, on ne quitte pas l'estacade, le grand Pandias ou la Rhune des yeux et on pose les filets à grandes mailles pour capturer les liches, ou les casiers après avoir sondé avec la cordelle et le plomb bourré de suif, afin de déterminer la nature du fond.
Cette première expérience dure 13 jours. Un autre embarquement de trois jours sur le caboteur NORMAND BA 319 et voilà l'hiver.
A cette époque, la trêve hivernale est respectée. Elle laisse libre cours aux activités terrestres - pour les uns, manoeuvres dans le bâtiment qui est en plein essor, pêche à la pibale pour d'autres. Mais c'est aussi pour le poisson l'occasion de coloniser le Gouf pour se reproduire et ainsi pérenniser les espèces,  favorisant un prélèvement constant pour tous les types de pêche.
Et s'il y a un type de pêche particulièrement prisé sur nos côtes landaises c'est la pêche à la senne. Pratiquée par mer belle, elle requiert un grand nombre de bras d'inscrits maritimes mais aussi de badauds qui vont ?haler? le filet quand celui?ci regorge de poisson. Parfois les prises sont telles que chacun trouve son compte dans la pêche miraculeuse.

                                                     Le  « Pro-Patria » d'Emile Vignes


Puis l'hiver se passe et notre Pierre s'embarque à nouveau sur ?l'INTRÉPIDE? mais cette fois comme novice - le mousse a déjà fait ses preuves. Le travail devient plus dur, il alterne le cabotage et la pêche. Une marche de plus est franchie lorsque le voilà matelot sur le PRO PATRIA (BA 137) de Capbreton - première chaloupe à moteur baptisée par l'abbé Gabarra. Nous sommes le 1er février 1910.
La fierté gagne notre valeureux jeune homme de 18 ans. Il gravit patiemment les échelons de la rude profession de marin avec une abnégation digne d'éloges, a tel point que le 30 juin 1911 il part matelot sur la VIENNE immatriculée à Granville qui fait du cabotage régulier entre Cette et Marseille.
Ce n'est plus la pêche, mais qu'importe pourvu qu'il ait toujours les pieds dans l'eau.
De retour à Capbreton le 28 mars 1912 il rembarque sur le PRO PATRIA pour la saison de la sardine et de l'anchois, abondants en cette saison. Il débarque le 8 juin 1912.
Mais déjà l'orage gronde à l'horizon et ce qui doit arriver se précise. L'heure de la mobilisation sonne, une autre page de la vie trépidante s'ouvre.

 


La guerre

 

Pierre Napias a donc abandonné les filets, les casiers, Capbreton, Bayonne, et ceux qu'il aime pour rejoindre le dépôt de Toulon.
Le jeune matelot de 3° classe découvre ce 9 juin 1912, ainsi que bon nombre de recrues, un autre aspect de la vie maritime. Finies la vie approximative, les tenues débraillées, l'odeur du poisson, bref la vie de pêcheur. Ici tout n'est que rigueur, discipline, netteté. L'odeur est celle de la poudre.
Bougrement même car à l'est l'orage tonne.
C'est le début d'une période qui n'altère en rien la détermination de Pierre Napias. En cette circonstance il n'a d'autre envie que celle de servir. Ce périple l'emmène jusqu'en orient à bord du Jules Michelet croiseur cuirassé construit à Lorient beau jouet de 149 m de long pour 21 m de large avec un tirant d'eau de 8 m 40 équipé de 3 machines pour une puissance de 30.483 CV lui donnant une vitesse maximum de 22,86 noeuds.

                                           Le croiseur « Jules Michelet »

 

Son armement se compose de
- 4 canons de 194 mm par paires en deux tourelles axiales
- 12 canons de 164 mm sur les flancs - 24 canons de 47 mm à tir rapide
- 5 tubes lance-torpilles dont 2 sous-marins.
L'effectif se compose de 22 officiers ; 750 officiers mariniers, quartiers-maîtres et matelots.
Sorti de l'arsenal de Lorient le 19 juin 1908 pour faire une série d'essais, le Jules Michelet est définitivement armé le 10 décembre 1908 et regagne Toulon où il est affecté à la première division légère de la 1èreescadre. A ce titre il participe à diverses démonstrations, notamment en Crète sous les ordres du Capitaine de Vaisseau Amelot puis du C V Cauvy.
Les soutes du croiseur sont pleines à ras bord de charbon et le paisible bateau se transforme soudain en terrible prédateur des océans, prêt à fondre sur sa proie.
Hélas en 1912 alors que le Jules Michelet est affecté à la Division des Ecoles de la Méditerranée sous les ordres du C V Pradier ? et c'est à ce moment que Pierre Napias le rejoint - un accident lié à l'inflammation d'une gargousse de poudre pendant une séance de tir à obus fait cinq morts et quinze blessés.
En 1914 le croiseur est incorporé à la 1ère Division Légère de la 1ère Armée Navale sous les ordres du C V Morin de la Rivière.
Puis il rejoint Bizerte, et c'est la campagne de Grèce sous le commandement des C V Soulez, du Comedic de Héraut et Boissoudy. 
Fin 1918 début 1919, le Jules Michelet participe à diverses opérations en Mer Noire. Constantinople, Sébastopol, Odessa, l'évacuation de Kerson en mars 1919 devant l'attaque bolchevique - 2 marins y sont portés disparus.
Pierre a vécu tout cela.
Il ne quittera pas la marine de guerre sans les honneurs qui lui sont dus. Le voilà bardé de nombreuses médailles dont la Croix de Guerre et cinq autres distinctions ainsi que du diplôme de la Guerre 1914-1918.

 

   

                                                Médailles de la guerre 1914-1918

 

 

La famille

 

 La démobilisation passée s'ouvre pour Pierre Napias la grande épreuve que traverse tout jeune libéré de ses obligations militaires.
 Le souci majeur qui préoccupe notre jeunot est de rencontrer celle qui partagera sa vie. Pierre a alors 28 ans : nous sommes en 1920. L'heureuse élue qu'il épouse le 16 avril s'appelle Jeanne Begaule et comme un bonheur n'arrive jamais seul il se trouve en même temps papa d'une petite fille qu'il aimera comme ses propres enfants. Berthe, puisque c'est d'elle qu'il s?agit - même si on préfère l'appeler Betty-, le lui rendra bien. La vie les sépare lorsqu'elle part avec son mari s'installer à Rochefort et exploiter un commerce de chaussures. Par la suite elle reviendra à Capbreton pour s'occuper de sa mère.
 La petite Jeanne qui naît en 1921, seconde fille de Pierre Napias décède à 11 mois d'une méningite comme beaucoup de nourrissons à cette époque là.
 Vient ensuite Jean en 1923 à qui la mer fait un clin d'oeil. Préférant la pêche aux bancs de l'école, avant de faire son service : où ça?  - dans la marine. Je pense que de l'eau de mer coule dans ses artères, il est le digne fils de son père. Il part dans la marine marchande, mais meurt à 46 ans victime d'un mal implacable.
 Henry né en 1927 fait une tentative  vers la menuiserie chez Tison, mais ne résiste pas longtemps à l'appel du large. Bon sang ne saurait mentir. ?Riri? comme on l'appelle y compris sur les terrains de rugby où il trimballe sa carcasse de deuxième ligne, finit sa carrière sur la drague maritime de Bayonne. Tragique destin, alors qu'il rentre chez lui à pied venant de l'hôtel du Centre, une voiture le fauche sur le trottoir à proximité de son domicile le 27 septembre 1981.
 Marie plus connue sous le nom de ?Mimi?, joue le rôle de mère au foyer car Jeanne part tous les jours travailler à la vente du poisson. C'est elle qui prépare les paniers contenant les ?casse-croûte? des 3 ?pêcheurs?. Elle se marie à dix huit ans et quitte Capbreton pour suivre son douanier de mari à la frontière espagnole. Quand Roger est affecté au poste de Capbreton elle revient respirer l'air du pays avec ses trois filles.

 

La vie active


 Maintenant que Pierre a des bouches à nourrir, nécessité se fait sentir d'y parvenir, par tous les moyens pour ce modeste chef de famille qui a tout à prouver.
 La volonté est là, le travail ne manque pas. Beaucoup d'efforts sont déployés pour l'embellissement de la station balnéaire bien en vogue, les équipements, les moyens de transports (avec la correspondance entre Bénesse ?- le train - et la station- grâce aux autobus de l'époque de Messieurs Tabourin et Faucouneau)
 Il ne faut pas oublier les bains chauds. Les bains Lesca accolés au Grand Hôtel de la plage - ainsi que les bains chauds Destribats situés près du pont Lajus en ville. Capbreton a pris une nouvelle dimension. La vocation touristique génère bon nombre d'emplois, mais les vocations de la cité sont aussi toujours liées à son port de pêche et aux activités annexes.
  S'il se tourne vers la pêche, c'est que tout naturellement il la connaît. C'est sa formation et c'est la passion. La mer exerce une telle attraction sur le bonhomme qu'à aucun moment il ne lui viendrait l'idée de faire autre chose. A peine levé le matin -, Pierre scrute patiemment le ciel afin d'y trouver quelque raison d'espérer un temps clément. Quelques nuages d'altitude, ce n'est pas méchant. Il hume l'air pour y déceler des traces d'embruns salés. ?Oui, le vent est à l'Ouest?. Pas question à l'époque de consulter Météo-France. La météo chacun se la fait avec son vécu, son expérience - au jour le jour.
 Toute la journée - toutes les journées, dirai-je, - seront fonction de cette prise de contact matinale, à condition que la mer soit en adéquation avec le ciel, car c'est elle qui a toujours le dernier mot.
 Pierre se sent aspiré par elle et il en faudrait beaucoup pour l'en détourner. Elle exerce sur lui une telle attirance que plus tard cela les rendra complices. Mais en attendant, il lui faut batailler dur pour gagner sa croûte. Pierre ?ne gardera pas les deux pieds dans le même bateau?, bateau qui n'aura rien d'un sabot.
 Ainsi on le retrouve embarqué sur le vapeur ?MEKNES?, un caboteur - en tant que cuisinier et ce malgré un diplôme défaillant- le capitaine du navire devait déjà savoir à l'époque que l'on mangeait bien dans les Landes. On le mentionne ensuite sur la ?DEMOCRATIE? et le ?CACATOIS? bateaux qui font la pêche au large.

            
                                                         Le « Renée » à quai.


Le mal du pays le fait revenir à la petite pêche à Capbreton sur L' ?ANNA HELOISE? et puis à nouveau l'appel du large sur le vapeur ?EUROPE? un long courrier en tant que soutier. Dure période pour ce bonhomme épris d'air - aussi préfère-t-il sa condition de matelot sur différentes embarcations qui ont pour nom ?ROSALIE?, ?LOUIS CARDON?, la ?NIVELLE?, la ?LANDAISE?, l'?ACOTZ?, la ?PETITE THERESE? et le ?ROSAIRE?.
 Enfin, consécration suprême, le voilà patron. Il obtient son certificat de capacité le 17 septembre 1926. Cela se mérite et ne se décrète pas. Les heureux élus auront pour nom le ?VENGEUR,? le ?LOUIS CARDON?, la pinasse ?HELVETIA? et en 1927 le sloop à moteur ?RENÉ? sur lequel il s'illustrera à plusieurs reprises lors de sauvetage.
 Les postes à responsabilité lui échoient au fil des années et ses qualités de marin, d'homme, sont reconnues.

                                 

                                                             Pierre pêcheur.

 Les unités sont aussi plus importantes comme le ?BLANCHE-GUY? en 1930. Mais c'est surtout sur le ?RENÉE? et le ?LUTECE? qu'il franchira la décennie jusqu'en 1942.
 Le ?LAUREJA? et le ?GALIPETTE? seront ses derniers postes à responsabilité en tant que patron. Avec l'âge, il n'a plus la motivation nécessaire sinon de repartir comme matelot avec en point d'orgue le ?PORTE DU LARGE?, fleuron de la flottille capbretonnaise de l'époque avec son allure de gros cygne blanc. Pour Pierre ce sera le ?Porte de sortie? après quarante quatre ans de navigation et de bons et loyaux services. Nous sommes le 12 août 1951 Pierre raccroche le ciré et les bottes.

Bons et loyaux services, l'expression lui est particulièrement bien adaptée car parallèlement à l'activité de la pêche, notre inscrit maritime ?Pierre le Bon Samaritain? s'est consacré à autrui comme surveillant de baignade en période estivale ou comme patron du Canot de Sauvetage. 


 

 Ainsi le 5 juillet 1925 le Conseil Municipal fait choix de Monsieur Pierre Napias comme surveillant-garde-plage pour les mois de juillet, août et septembre, et fixe à 500 F son traitement mensuel. Il sera remplacé l'année suivante par Maurice Gelez, le titulaire étant nommé chaque année.

 

Lettre de candidature de garde-plage.


Le 13 juin 1930, Georges Blanc titulaire du Brevet de nageur de grand fond fait acte de candidature devant le Conseil municipal pour la saison 1931 rejoint en cela par Pierre

Napias, lequel annulera sa candidature le 27 juin 1931. Le salaire est à l'époque de 900 F. Georges Blanc sera l'heureux élu et ce malgré la lettre de recommandation du Président du comité de Sauvetage favorable à Napias. 

 

 

 

 

 


 


                                                    Réponse du Dr Junqua, maire de Capbreton.


 Pierre est le patron depuis 1929 du canot de sauvetage - en remplacement de Charles Lescar - aidé par les sous-patrons Albert Hournadet et Jean Ducamp avec lesquels il accomplit deux sauvetages en 1929.
 En 1931, on peut lire dans le registre des délibérations :?Le matériel important qui a été réuni à grands frais afin de concourir aux sauvetages et empêcher le retour des sinistres comme ceux du ?HANIA?, du ?GISSES? et du ?LUTECE? qui ont mis en deuil de nombreuses familles capbretonnaise et bretonnes, devant être l'objet d'une surveillance et d'un entretien constants pour être prêt à toute éventualité ; la création d'un poste de gardien de ce matériel est décidée et Monsieur Pierre Napias patron du canot de sauvetage est, sur proposition de Monsieur le Maire - désigné comme titulaire aux appointements annuels de mille huit cent (1.800,00) francs qui lui seront payés par mensualité à partir du 1er juillet 1931.
 Beau témoignage de reconnaissance, de la part de sa ville, après celui du Président de la République en mai de la même année. Mais n'anticipons pas.            

 

 

 


Ses exploits


Aux archives de la Marine à Rochefort lorsque je me suis plongé dans les ?Annales du Sauvetage? à la recherche de la relation des exploits de Pierre Napias, j'ai eu l'agréable surprise de constater qu'il n'était pas le seul capbretonnais dont on citait le nom.
 A croire qu'une tradition fortement ancrée faisait de chaque marin un sauveteur en puissance, preuve s'il en fallait de cet esprit de solidarité des gens de mer. C'est ainsi que j'ai croisé le nom de Charles Lescar patron du canot de sauvetage, de Jules Larrieu, Pierre Cotis, Louis Lagardère, Albert Hournadet, Louis Dordezon, Jean Gelez, Laurent Cotis, Jean Milocqs, Jean Ducamp et tant d'autres, tous honorés par les instances nationales du Sauvetage en Mer. La mention toute particulière va à Pierre Napias.

 

 

 

                                            Extrait des Annales du Sauvetage.

Retrouvons le au retour de la guerre. Il s'embarque alors, à nouveau pour la pêche et, à force de batailler, décroche son certificat de capacité le 17 septembre 1926 Notre petit homme a maintenant la possibilité de commander, d'être patron. Il ne s'en prive pas et lorsqu'il prend le commandement du ?RENÉ? il se voit confronté aux situations périlleuses de ce dur métier, mais avec en plus le pouvoir de décision, la responsabilité des hommes et des choix difficiles à faire.
Il s'avère efficace et professionnel, et se voit attribuer le commandement du canot de sauvetage ?COLONEL BRUZARD? construit en 1922 par les Entreprises basques de Socoa - grâce à un legs de Madame Bruzard - et baptisé par l'abbé J-B Gabarra en présence du maire Junqua. Il succède ainsi à Pierre Clavery ancien officier des équipages devenu Président du comité local de sauvetage en mer, et à Charles Lescar.
 La tâche est difficile mais Pierre est entouré de braves matelots qui ont pour noms Abel Tauzias, Gérard Boulade, Michel Tauzias, Bibi Recart, Labastie, Jean Darrieux, Jean Lalanne, Bengali Lahorgue, Henri Bellocq, Emile Lacoste, Gérard Gelez, Etienne Dubedout, Jean Gelez, Georges Blanc, Pierre Félix, Jean Dulaurent, Castaing, Maurice Bellocq, Pierre Hournadet, Jean Ducamp, Jean Milocqs , Jean Hournadet.
Bref que des bons !

 

 

 Les canotiers autour de Pierre Napias.

 

 

 

 

 

 

 

Il le faudra ce 11 décembre 1929 lorsque le bateau sardinier ?GISSES? se présentant à l'entrée du port de Capbreton - alors que la mer poussée par un gros vent n'en finit pas de grossir - chavire brutalement au grand dam de l'équipage, qui se voit projeté à l'eau. Les conditions sont défavorables car les déferlantes ont une violence inouïe. Déjà le patron du sardinier, ?Quinquis?, dans un suprême effort, réussit à ramener trois matelots que s'agrippent à la coque renversée du bateau. Pour le reste, c'est l'affaire de Pierre Napias qui, malgré les vagues et le courant se jette à l'eau. Deux marins sont encore prisonniers des flots et au prix d'une lutte acharnée contre ces éléments hostiles, Pierre réussit à ramener nos deux naufragés sur la terre ferme. Tout ceci se déroule de nuit, comme pour compliquer encore plus la tâche, mais qu'importe puisque l'équipage est sauvé, et le nouveau patron du canot de sauvetage peut être fier dans son extrême modestie, de son baptême de l'eau. Déjà il suscite l'admiration de ceux qui ne le connaissaient pas.
Il n'a guère le temps de souffler car deux mois plus tard, le 26 février 1930, c'est au tour du ?UTÈCE? de subir le même mauvais sort que le ?GISSES?.
Nous sommes en hiver, les conditions climatiques ne sont pas favorables, mais les nécessités économiques poussent souvent les équipages à la faute. 
Lorsque le ?LUTÈCE?, victime d'un brusque changement de temps, décide de rentrer au port, ?la porte est fermée? comme on dit. D'un autre côté il est impossible de rester au large car les conditions se détériorent, aussi le patron engage son bateau dans cette maudite passe. Hélas pour lui une forte lame le soulève comme un vulgaire fétu de paille, avant de le retourner quille en l'air. Des badauds voyant la scène donnent rapidement l'alerte. Il n'en faut pas tant pour que Napias, qui procède à des rangements sur son embarcation le ?RENÉE? se dirige avec son fidèle Nico vers le bateau naufragé.
Les vagues ?cassent? sans répit, freinant d'autant plus la progression du ?RENÉE? en direction de l'épave. Un homme est là au beau milieu des brisants ; l'approche est difficile, mais nécessaire pour agripper le malheureux qui est exténué. Nico y parvient mais n'arrive pas à l'embarquer car le bateau roule bord sur bord.
Lorsqu'une vie est là à portée de main, la conscience commande. La manoeuvre réussit. Le naufragé recueilli a perdu connaissance et Pierre Napias indique à ce brave Nico les gestes à faire pour le ranimer. Il est contraint d'abandonner la barre pour lui prêter main-forte Le ?RENÉE? privé de barre se retrouve en travers, et malgré la manoeuvre de ?desperado? du patron Napias face à une énorme vague, le pont est balayé et tout ce qui s'y trouve est projeté à la mer mais sans incidence sur les hommes,. Les recherches se poursuivent, hélas sans résultat, et il est convenu de rentrer au port où le rescapé est débarqué.
On pourrait croire que tout est fini, mais c'est sans compter sans l'opiniâtreté d'aucuns diraient l'inconscience du petit homme, qui retournant à proximité du naufrage et amarré par un long ?bout? à l'estacade s'aventure dans le violent courant à la recherche d'un éventuel rescapé. Un témoin qui assiste au drame crie à l'adresse de Pierre Napias : ?Napias, tu risques d'y rester !?
Ce dernier, bien que conscient du danger, lui répond : ?Je ne peux pas voir les hommes se noyer sans essayer de les sauver. Arrivera ce qui arrivera.?
 Lorsque le Président du Comité Local de Sauvetage, l'ancien officier des équipages, Paul Clavery, récise que Pierre Napias, au moment des faits, est père de quatre enfants dont le plus âgé a dix ans et qu'il a aussi son père âgé de 76 ans à charge, on mesure à quel point Napias a pratiqué le don de soi.
Pas étonnant que, lors de l'Assemblée Générale de la Société de Sauvetage en Mer du 3 mai 1931 à Paris, Pierre Napias soit traité en héros.
Comment taire les ?petits exploits? qui ont jonché la vie de notre héros. De par sa fonction de maître-baigneur, il doit intervenir pour porter secours à des personnes en difficulté lors de la baignade.
C'est le cas, le 17 juillet 1925, alors qu'il vient de se voir investi depuis peu du rôle de saint-Bernard de la plage.
A peine remis de ses émotions, il est à nouveau à l'action le 17 août 1925, toujours pour secourir des nageurs imprudents, avec la même détermination, ce besoin impérieux d'aller au delà de lui-même pour autrui, comme si la vie des autres avait plus d'importance que la sienne. Ce qui amènera en séance extraordinaire du 30 août 1925 cette résolution :


 Le Conseil Municipal charge le Maire de témoigner à Messieurs Napias Pierre, surveillant municipal des bains à la plage, Gelez Gérard et Darrieu Jean, guides baigneurs à l'Etablissement, toute la satisfaction ressentie par la population tant autochtone que villégiaturante, à l'annonce des actes de courage et de dévouement accomplis par eux à l'occasion des divers sauvetages en mer.
 Décide de leur accorder à titre d'encouragement au bien, une somme de cent francs à chacun et vote, pour ce faire la somme de trois cents francs (300F.)?


 Au delà de cette reconnaissance locale, on peut lire dans la revue nationale ?Les annales du Sauvetage?- Capbreton (Landes) :


Napias (Pierre) matelot, a effectué trois sauvetages les 17 juillet et 17 août 1925, donnant le plus bel exemple d'énergie et de dévouement.?


 Il se voit attribuer la Médaille d'argent du Sauvetage le 20 février 1926. Auparavant, la Fondation Carnegie lui avait attribué son diplôme pour les mêmes faits.


 Quelques années plus tard, alors qu'il déserte les rivages de Capbreton pour se retrouver garde-plage à Hossegor, il fera preuve de la même bravoure. Voila ce que raconte Paul Clavery, l'ancien officier des équipages de la flotte promu au rôle de Président du Comité local de Sauvetage :


 ?Le 18 août 1934, vers 13h.30, le patron de notre baleinière de sauvetage Napias Pierre, garde plage à Hossegor pendant la saison estivale, aperçut un baigneur qui paraissait lutter vainement contre le courant qui l'entraînait au large.Au moment où Napias l'aperçut, l'imprudent baigneur, un sujet russe du nom de Kousmine-Karaveff, se trouvait, aux dires des témoins, à environ 300 mètres du rivage.
 Se porter à son secours à la nage eût été, vu la force et la direction du courant, aller à une mort certaine. Aussi Napias, dont l'esprit de décision et le courage sont reconnus, songea-t'il, malgré l'état de la mer, à mettre à l'eau la frêle embarcation de sauvetage dont il dispose. Il fût aidé dans cette opération par le garde-baigneur Creach, mais Napias monta seul à bord.
 Après avoir habilement manoeuvré parmi les brisants, Napias atteignit le naufragé. Comme il eût été dangereux de hisser ce dernier à bord, Napias lui lança un bout qui pût être saisi. Krousmine, excellent nageur, voyant qu'on allait à son secours, avait ménagé ses forces. Remorquant le naufragé, Napias pût, non sans difficulté, franchir à nouveau les brisants.
 De l'avis de tous les témoins, notre patron a connu un réel danger, car la mer était très houleuse, tout en arrachant un homme à une mort certaine.?
(Extrait des Annales du Sauvetage)

 Enfin, en point d'orgue de tous ces exploits, celui qui, dans la mémoire des Capbretonnais est encore le plus vivace, le naufrage du ?SOCCORI II? dont il ne reste qu'un survivant, André Labarthe. Mais pour cela laissons à Alex Cazalis, journaliste à la ?Petite Gironde,? le soin de nous conter les faits du drame qui s'est déroulé le 13 Novembre1947 à 5h.20 du matin: ?Un sardinier s'échoue devant Capbreton? 13 hommes à la mer, 2 noyés - et le journaliste de poursuivre- :

 
 ?Jeudi matin à 5h.20, le ?SOCORRI II?, sardinier de Capbreton, armateurs et patrons les frères Tauzia partait à la pêche : c'était au début du descendant, il faisait nuit et une forte brume s'étendait sur la mer. Le bateau longeait l'estacade et se dirigeait un peu au jugé lorsque, après avoir dépassé la partie réparée de l'estacade, le sardinier toucha les fondations de la partie qui continue à s'avancer dans la mer.
Le sardinier ?gîta? sur tribord et sur le choc, six hommes furent projetés à l'eau, les sept autres restant accrochés sur des doris. Un pêcheur qui se trouvait sur l'estacade partit immédiatement donner l'alarme. Malgré l'heure matinale, les secours arrivèrent vite.
Le ?SAINT-ANNE?, patron Arnaud Blanc, qui s'apprêtait à appareiller, partit aussitôt. Il fût assez heureux pour arriver à la ?passe? et pour sauver les sept hommes accrochés à des épaves. La mer était un peu forte, il faisait nuit, il y avait du brouillard et la manoeuvre fût difficile. Néanmoins, grâce à cette magnifique solidarité des gens de mer, le ?SAINT-ANNE? pût prendre à son bord les rescapés du ?SOCORRI II?.
Nous avons réussi à rencontrer dans l'après-midi un de ces hommes qu'on pût ramener à terre à 14 heures, car depuis le matin, la mer n'avait pas attendu, elle s'était retirée et le ?SAINT-ANNE? avait été obligé de croiser dans les parages avant que la hauteur d'eau soit suffisante pour permettre le retour.
Il nous a décrit ces instants dramatiques : ?Nous avons senti tout d'un coup que le ?Socorri? touchait. Il se coucha sur tribord. Nous avons compris que nous avions accroché la base de l'estacade. Six de nos camarades avaient été projetés, nous les avons aussitôt perdus de vue, le brouillard étant trop dense. Nous avons crié. Le bateau coulait. Nous restions sept. Nous nous sommes accrochés au petit doris, après avoir sauvé les filets. Les frères Tauzia, patrons et armateurs, étaient avec nous. Nous avons réussi à nous débarrasser des vêtements et des bottes qui nous encombraient. Nous n'avions plus aucune notion des distances. Pendant quelques instants, nous avons vécu des moments affreux puis le ?SAINT-ANNE? est arrivé.
Tout aussi poignant est le récit que nous fit un des quatre survivants qui furent projetés au moment du choc : ?la matinée était froide, nous étions vêtus un peu lourdement, les bottes bourrées de chaussons. Dans l'eau ce fut un handicap énorme. Certains d'entre nous ont réussi à se libérer de ce lourd fardeau, mais c'était difficile. Un fort courant nous éloignait du bord nous savions que la terre n'était pas loin, mais l'on n'y voyait pas à deux mètres. Il a fallu lutter et lutter encore. Deux fois je fus tout près du bord, mais une lame me ramenait au large.
Chose curieuse, alors que dans l'eau j'arrivais à me défendre dès que je pus prendre pied, je ne pouvais plus lever les jambes; je me traînai; on vint me sortir de là car je ne sais si j'aurais eu la force de faire les quelques mètres qui me séparais du bord.?

 

 Jean Gelés, Joseph Jaffry (qui se noiera), Gilbert Lacoste, Henri Tauzias, André Labarthe et Henri Pinsolle embarquant la bolinche peu de temps avant le drame.

Parmi les six marins projetés dans la mer, quatre réussirent à rejoindre la terre, sains et saufs; le cinquième Joseph Jaffry né le 22 décembre 1893 à Plouhinec (Finistère) père de trois enfants, établi depuis plusieurs années à Capbreton fût ramené sans vie. Le Docteur Beaumont, du Sanatorium, pratiqua de longues heures la respiration artificielle. Le corps ne put être ramené à la vie.
Le sixième, Dominique Doucy né le 1er octobre 1889 à Soorts marié, sans enfants, ne put rejoindre la terre. Dans l'après midi on n'avait pas encore retrouvé son corps.
Nous avons eu l'occasion de nous entretenir longuement avec les marins de Capbreton, comme avec les rescapés. Pour tous, ce terrible accident est dû à ce qu'une partie de l'estacade supprimée par les Allemands, n'a pas encore été remise debout, alors qu'une partie de la base existe toujours. L'extrémité de cette pointe n'est pas signalée par un feu. Trompés par la nuit et le brouillard, les marins ont accrochés à cet endroit.
Les marins ont attirés notre attention sur la façon dont les pouvoirs publics ignorent Capbreton; d'Arcachon à St Jean de Luz, pas un port qui puisse servir de relâche, alors que Capbreton paraît très bien placé pour cela. Et pourtant que faut-il ? nous dit-on: rebâtir l'estacade, prolonger la digue sur la rive d'Hossegor pour empêcher la passe de s'ensabler et Capbreton sera demain un port ouvert à tous les bateaux de pêche. Les avantages sont multiples : développement de ce port qui ne compte aujourd'hui que 12 bateaux, extension possible des usines, ravitaillement plus abondant sur la région et possibilité pour les arcachonnais ou les luziens de venir parfois se mettre à l'abri et déposer une partie de leur pêche.
Nous dédions ces réflexions aux autorités compétentes, mais nous pensons toutefois qu'il est urgent de prendre d'abord toutes mesures pour aider nos marins à remplir leur dur labeur.
Cet accident, il est inutile de le souligner, a porté une profonde tristesse dans le port landais, qui depuis dix huit ans n'a connu un aussi grave accident : la perte est importante pour les frères Tauzias, le ?SOCORRI II? valait au moins deux millions. Il n'était pas assuré.
Les gens interrogent les survivants encore tout émus, qui racontent leur tragique odyssée, et la mer continue menaçante, à venir frapper l'entrée de l'estacade.?
Voila la relation de ce naufrage faite rappelons le par le journaliste de l'époque Alex Cazalis.
Mais où est donc Pierre Napias dans tout cela ?
Tout simplement sur le ?SAINT ANNE? qui s'est porté au secours du ?SOCORRI II? et dont il est membre d'équipage. Vous pouvez être sûr qu'il n'a pas donné sa part au chat, lorsqu'il a fallu récupérer les rescapés. Je le vois comme si j'y étais, démenant sa petite carcasse trapue d'un bord à l'autre.
L'équipage du "SAINT ANNE" qui a ramené sept rescapés se composait de :


- Blanc Arnaud (patron)
- Delest Victor
- Bellocq Jean
- Napias Pierre
- Beyrie Arnaud
- Dulaurent Robert
- Milocqs Henri
- Bisbau Jean
- le Cleach Joseph
- Lacorne Jean
- Baudonne Alfred
- Courtiau Hippolyte
- Sentout Etienne
- Blanc Etienne
- Dubedout Etienne


Pierre Napias déjà plusieurs fois médaillé, a reçu à l'occasion de ce sauvetage ses énièmes lettres de félicitations et témoignages de remerciements.


 

                                  L'équipage du Saint-Anne lors du naufrage du Socorri II

 


                                                  Pierre Napias honoré


Son comportement durant la guerre 14-18 qui lui valut le Diplôme de la Guerre 1914-1918, la Croix de Guerre et cinq décorations, mais c'est aussi et surtout à Pierre Napias le civil que je m'attache à rendre hommage.
Ses interventions durant la saison estivale de 1925, alors qu'il est maître-baigneur lui valent la Médaille d'argent du Sauvetage. ou en tant que patron du canot de sauvetage et du ?RENÉE? le 11 décembre 1929, pour le ?GISSES? et le 26 février 1930 et le « LUTECE » lui valurent des distinctions aussi nombreuses que variées avec en point d'orgue la remise d'une montre en or par le Président de la République Paul Doumer dans l'amphithéâtre de la Sorbonne le 3 mai 1931. Personne n'est au courant tant le personnage est modeste et il faut lui forcer la main pour le faire poser avec ses douze médailles devant le photographe avec les autres participants du sauvetage.


                                    


                    Montre en or offerte par le Président de la République Paul Doumer.


Ensuite viendra l'intervention sur la plage d'Hossegor lorsqu'il récupère un sujet russe en difficulté le sauvant s'une noyade certaine. Nouvelles distinctions.
Enfin, c'est le drame du ?SOCORRI II? où il se distingue en compagnie de ses camarades du ?SAINTE ANNE?. L'équipage est cité en bloc, reconnaissance et diplôme à l'appui. Nous sommes en 1944.

Donc pour être plus précis voici la liste complète des médailles et diplômes correspondant à ces faits qui montrent que Pierre Napias est un capbretonnais hors du commun.

Diplôme de la Guerre 1914-1918
Croix de Guerre plus cinq décorations.

Pour le civil :
Médaille d'argent 20 février 1926
Médaille d'or 21 avril 1930
Médaille d'argent 23 mai 1930
Médaille d'honneur 7 août 1930
Médaille de bronze 28 août 1930
Médaille d'or 30 mai 1931
Médaille de bronze 27 décembre 1934
Médaille de bronze 15 septembre 1941
Médaille de vermeil 13 novembre 1947
Médaille d'honneur 15 mars 1951
Diplôme de la Fondation Carnégie 17 juillet 1925
Diplôme de la Fondation Carnégie 11 décembre 1929
Diplôme de la Fondation Carnégie 26 février 1930
Plaque de bronze de la Fondation Carnégie 5 février 1938
Lettre de félicitations du 27 janvier 1948
Médaille des Marins du Commerce 15 mars 1951

                                       

 
Plaque Fondation Carnégie                                                                   

 

La Vie continue

 

Pour Pierre Napias toutes ces péripéties font partie du passé. Le présent est là avec une famille et des enfants à nourrir Bref rien n'a changé sinon que, l'âge aidant, il faut cesser de faire le beau sur la plage, il faut aller au charbon, à la soute, repartir tous les matins à la pêche, seule opportunité pour arriver à satisfaire le quotidien
Je ne vous rappelle pas le long parcours de Pierre sur les différentes unités qui composent la flottille de pêche de Capbreton, jusqu'à son dernier embarquement, oh combien symbolique, sur le ?PORTE du LARGE?.

         

Le  « Porte du Large »


Et quand Napias se retrouve sur le ?PORTE du LARGE", curieuse coïncidence, il prend le large par la petite porte lui, le patron, enfilant le bleu de chauffe comme simple matelot. Jusqu'au bout la modestie et l'humilité habitent cet homme pétri d'humanité, de bonté, de générosité et de courage.
Ironie du destin, lui qui s'était exposé aux pires tourments de la nature, contre vents et marées, l'homme qui avait réussi à apprivoiser la mer, à lui arracher plusieurs vies, se voit enlever la sienne et perd pied sur terre dans un banal accident de la route. le 21 mai 1967.
Capbreton vient de perdre un de ses enfants... et c'est tout.

  


La Re(co)nnaissance


Bien des années ont passé, et à l'occasion du 100ème anniversaire de la naissance de Pierre Napias, madame Lassalle sa fille, s'adresse au Président de l'amicale des Anciens marins et Marins anciens combattants, Monsieur Saldou.
Elle veut raviver la mémoire de cet homme qu'on a un peu trop vite oublié. Elle est en cela rejointe par des amis, des associations, jusqu'à Monsieur le Maire, aujourd'hui député: Jean-Pierre Dufau.
 Ce dernier, dans un courrier adressé au Président des Anciens marins, Monsieur Saldou, écrit:
... c'est bien volontiers que je souhaite vous associer à la mémoire de ce ?héros capbretonnais?.
 Pierre Napias vient tout d'un coup de sortir de l'anonymat et ce n'est pas le vibrant hommage qui lui est rendu dans la revue ?Sauvetage? n° 43 de l'année 1992 qui me démentira.
Ainsi on peut lire:
Capbreton : le patron Napias (1892-1967) à l'honneur.
Les traditionnelles fêtes de la Mer de Capbreton qui se sont déroulées le 27 juin 1992 ont revêtu cette année un éclat particulier.
Monsieur J.P. Dufau, Maire de la ville, renouant avec le glorieux et ancien passé maritime, avait souhaité rendre un hommage particulier à Pierre Napias qui fut patron du canot ?COLONEL BRUZARD dans les années trente. Cette année 1992 était le centième anniversaire de Pierre Napias, un enfant de Capbreton.
Né dans une humble famille, un père pêcheur, une mère travaillant dans les vignes environnantes, Napias resta toujours un homme simple, modeste, généreux, s'étonnant même qu'on puisse le considérer comme un héros.
Un sauveteur, a-t'on dit, est un être d'instinct et de courage. Au cours du premier conflit mondial à bord du Jules Michelet, il eût une conduite exemplaire. Après avoir servi avec honneur, il regagna en 1919 Capbreton, décoré de la croix de guerre. Désormais il pouvait consacrer son existence à la pêche et au sauvetage, étant de la race de ces grands patrons qui firent l'épopée du sauvetage.
Ses exploits de sauveteur, rapportés récemment dans la revue ?Sauvetage?, lui valurent de très nombreux témoignages de satisfaction et les plus hautes récompenses. La médaille d'Or du Sauvetage lui fût remise en 1931, dans l'amphithéâtre de la Sorbonne, avec une montre en or offerte par le Président de la République.
 L'Ecomusée de Capbreton, qui célébrait le deuxième anniversaire de sa création, rappelle le souvenir de ce marin de grand courage qui ne pouvait pas voir des hommes exposés aux plus grands périls de la mer sans tout tenter pour aller à leur secours, quels que soient les risques encourus.
Le dimanche 27 juin 1992, après une messe solennelle concélébrée par Monseigneur Guichement, évêque de Dax et le Père Vispalie, curé de l'église St.Nicolas à la mémoire des marins, le Cantique dédié à la Vierge protectrice des Marins de Capbreton fut repris à pleine voix par l'assistance.
Puis les autorités s'embarquèrent pour aller porter au large une gerbe à la mémoire des disparus, escortées par le ?St.NICOLAS?, la nouvelle vedette de sauvetage du port.
Ces fêtes s'achevèrent en fin de soirée au Casino. Monsieur Barthélemy, Préfet des Landes, salua en termes chaleureux la renaissance du Port de Capbreton et plus particulièrement l'activité de ses pêcheurs en déclarant:
"Vous avez quelque chose de ces pêcheurs japonais modernes qui ont su s'ouvrir au modernisme sans oublier leurs racines.".Puis J.P.Dufau, citant Albert Camus: ?J'ai grandi dans la mer et la pauvreté m'a été fastueuse?, rendit hommage à Pierre Napias en célèbrant le courage, l'abnégation et la modestie de cet illustre citoyen.
 A l'issue du vin d'honneur le maire remit un diplôme d'honneur et une médaille d'or de la ville à Mmes Griffon et Lassalle, filles de Pierre Napias. Enfin, dans un geste particulièrement touchant, Melle Pouchucq, de la S.N.S.M. de Capbreton, épinglait la Médaille de Sauvetage sur le polo du petit Frédéric Veille, arrière petit fils du patron Napias?.
Voilà ce qu'on peut lire dans la revue officielle du ?Sauvetage en Mer?.
Glorieux épilogue qui comble de bonheur sa famille et surtout sa fille ?Mimi? Lassalle qui fréquente assidûment l'Amicale des Anciens Marins de Capbreton et qui avait tout fait pour en arriver à cette reconnaissance, car pour elle ?son père fait partie intégrante d'une génération de gens de mer qu'on ne peut laisser plus longtemps dans l'oubli, comme ce fût le cas de ces poilus de la guerre de 14-18... , que l'on honore sur leur lit de mort?.

 

 Epilogue

 

Citons Mathias Morhardt à propos des fêtes marquant le bimillénaire de Dax en 1933 :
"Il appartenait au port de Capbreton de s'y faire représenter (à ces fêtes de Dax) par la meilleure et la plus confortable des unités de la flottille. Les Dacquois n'en reviennent pas qu'un gracieux yacht tout pavoisé soit venu mouiller devant le parc Théodore Denis : Le "NERÉA" qui appartient à l'un des conseillers municipaux de Capbreton, Jean Gassané.
C'est avec le ?NÉREA? que nous devions rentrer à Capbreton (3h.50 de navigation de Dax à Bayonne).
Nous étions en de bonnes mains. Le patron du canot de sauvetage, Pierre Napias, tient la barre. On ne se rassasie pas de l'entendre. Sa fantaisie est pleine d'esprit, et du meilleur ; l'esprit gascon que la mer a quelque peu salé.
C'est une des bonnes physionomies Capbretonnaises. Il sera la joie du voyage. Et à Sainte-Marie de Gosse, c'est lui qui présidera la table dans la bonne auberge de Mon Plaisir où l'on cassera la croûte avec de succulentes tranches de jambon landais cru accompagnées d'un peu de beurre frais, régal inégalable qui ferait la gloire de la table des rois, si les rois pouvaient manger comme on mange dans les auberges landaises?.
Qui, mieux que Mathias Morhardt, journaliste, écrivain, pouvait nous faire découvrir cet aspect méconnu de Pierre Napias ?

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Je remercie : 

   - le personnel de la Bibliothèque Municipale pour son accueil et sa disponibilité.


   - le personnel de la Mairie qui me ?prête? gentiment le passe des Archives Municipales.


   - le personnel des Archives de la Marine de Rochefort.
   
   - et surtout "Mimi" Lassalle, la fille de Pierre Napias, aujourd'hui décédée, qui m'a ouvert en grand les portes de l'intimité familiale et mis à ma disposition une masse de documents sans lesquels cet article ne serait.


                                                                                                   Jean  Lartigue

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